Désert

Désert de la zone du silence, Mexique
|
" Désert " est un mot qui évoque
la désolation et la dévastation, l'abandon et le délaissement,
tout ce qui est stérile, improductif et défleuri, sans joie,
sans vie. Pour nous qui avons participé au projet Zone du Silence,
ces métaphores ne sembleront jamais exactes.
La beauté nue du désert, comme nous l'avons
perçue pour la première fois, nous a été révélée
comme le camouflage d'un monde varié et vibrant, dont la richesse
est réservée pour ceux qui sont patients et observateurs,
et disons-le, pour les initiés. Les préjugés provenant
de la jungle ou de la forêt, où la nature déborde,
ne convient pas au désert. Le désert est économe
sans être mesquin ou souffrant. Le désert est parfois généreux,
mais il n'est presque jamais gaspilleur.
Voici un monde de lumière, de lumière si éclatante
et omniprésente qu'elle trompe l'il d'abord, en faisant croire
que les détails du paysage sont partout les mêmes, qu'il
y a un manque de définition entre les couleurs. Il faut attendre,
s'adapter, métamorphoser. Quand commence notre transformation en
créatures du désert, comme les reptiles avec leurs regards
anciens abrités sous leurs multiples paupières, là
nous commençons à voir. Puis soudainement, il y a tant de
choses à voir que nous sommes étonnés. Où
était tout cela avant? Caché quelque part derrière
l'écran de nos façons habituelles de regarder.
Il faut aussi s'adapter dans l'espace. Sauf quelques collines,
et les cordillères distantes, presque rien ne cloisonne l'espace
dans la Zone du Silence. Ceci aussi nous a brouillé la vue des
détails au premier abord. À la première rencontre,
on était confondu par la largeur et la profondeur de l'espace,
un raz de marée visuel dont l'énormité a tout noyé.
C'était merveilleux , un tel espace, où l'ouverture ne se
fermait jamais, même pas à l'heure la plus noire d'une nuit
sans lune. Venez donc tous les claustrophobes - ici vous trouverez repos.
L'eau, bien entendu, est avant tout ce qui distingue le désert
d'autres écosystèmes. Je me souviendrai toujours de Lise
Labrie, née et élevée aux bords du grand fleuve St-Laurent,
se baignant et lavant ses cheveux qui tombent jusqu'à la ceinture,
et puis lavant son linge aussi, dans trois litres d'eau. La Zone du Silence
est si loin du Canada où on trouve un cinquième de l'eau
douce de la planète. Nous sommes devenus experts dans le lavage
avec une tasse, le lavage du visage avec une cuillerée d'eau. Où
c'était possible, nous avons recyclé la plus grande quantité.
À mesure que nous apprenions à apprécier la valeur
de l'eau dans un tel milieu, nous avons commencé à comprendre
et à voir les êtres vivants du désert d'une autre
perspective. Certaines plantes que nous avions trouvé pitoyables,
à cause des contorsions tragi-comiques de leurs rameaux, ont gagné
progressivement notre affection. Peu à peu nous avons pu nous sentir
douillettement à l'aise, même entourés d'un milliard
d'épines. D'abord les cactus m'apparaissaient comme un armée
d'êtres étrangers, les griffes et les crocs toujours dégagés.
Ensuite, je me suis rendue compte qu'il n'y était pas question
d'agressivité; ce n'était qu'une défense. Les épines
particulièrement douloureuses qui nous pénétraient
les pieds et les chevilles n'étaient qu'un avertissement pour les
plantes au ras du sol qui ne voulaient pas être écrasées
par nos pas, elles étaient par ailleurs inoffensives. Ces plantes
doivent garder leur humidité jalousement. La survie l'exige. Chaque
écorchure ou coupure est une menace, un rameau cassé peut
provoquer une hémorragie. Sans leur armure épineuse, ces
plantes seraient aussi vulnérables qu'un ours blanc sans peau divaguant
dans l'Arctique. Les plantes ressemblent aux reptiles avec qui elles partagent
le désert : tenaces, à la peau dure, méfiantes, stoïques,
patientes, avec un profil tourné vers un monde archaïque,
et un autre qui s'élance vers le plus lointain des futurs.
Cette dualité est plus que métaphorique. Le
passé et le futur coexistent sur plusieurs plans. La Zone du Silence
est un véritable musée des âges. Il n'est même
pas nécessaire de creuser pour trouver les testaments d'une vie
ancienne. Les fossiles se trouvent partout au ras du sol, couvert par
rien de plus qu'une couche de poussière qu'est le manteau du désert.
Des escargots, aussi petits, qu'un ongle, ou la taille d'homme, étoiles
de mer, éponges, oursins de mer, tortues ; toute une société
marine a échoué sur cette terre grillée. Mais à
mesure que nous explorons ces restes d'un passé qui précède
notre propre espèce, nous affilons nos sens pour l'avenir. Car
le désert prend de l'avance partout dans le monde. À mesure
que les jungles et les forêts se retirent face à l'attaque
humaine, que les vallées et les plaines sont cultivées,
broutées, arrosées et fertilisées à mort,
le désert avance, en expansion permanente.
D'ici là, dans la Zone du Silence, les météorites
partagent la scène avec les fossiles. Pesants, obscurs, abondants,
est-ce qu'ils nous lient au passé ou au futur? Ou à tout
autre chose? Puis les pointes de flèches, désignant toutes
les directions. Travaillées par les mains humaines, elles semblent
plus près de nous. Chaque fois que j'en ramasse une et que je passe
mon doigt sur son tranchant, je me demande si jamais elle est arrivée
à la cible. Est-ce qu'elle a percé la peau d'un lièvre
ou d'un homme? Ou ce qu'elle a volé sous le ciel pour après
tomber au sol, sans tache? Une sculpture minuscule, perdue entre les roches.
Quel privilège que de vivre dans ce désert-là
et comme il était merveilleux de marcher sur le fond de cette mer
ancienne.
Dans nos esprits, nous y marchons toujours, portant nos
cadeaux : sculptures, films, photographies, enregistrements, danses, chansons,
poésie et prose. Offrandes qui un jour se retrouveront. Comme les
choses de ce désert.
Wanda B. Campbell
Ce texte extrait du catalogue de, La Zona del Silencio,
1985
TOP
OF PAGE
|
|
|
|
|
|
 |